Veiller sur elle (2023) – Jean-Baptiste Andrea

L’irrésistible ascension de Michelangelo Vitaliani

J’étais ravie, mieux enchantée, par ce roman picaresque, qui se passe en Italie dans la première moitié du XXème, et nous brosse le destin hors du commun de Michaelangelo (ça ne s’invente pas), nain tailleur de pierre doué de génie, éperdument amoureux d’une fille de bonne famille rebelle.

Mais dans la dernière partie, l’auteur se croit obligé (?) de sortir le couplet antifasciste et le thème du Juif errant. Jusqu’à nous servir un héros qui, au moment d’entrer à l’académie des Beaux-Arts (consécration ultime pour celui qui sort du ruisseau) se lance dans une tirade, avec extrait en yiddish (oui oui), pour dénoncer le « régime d’assassins » qui l’a pourtant amplement employé jusqu’à faire sa fortune. Après ce « scandale », il retrouve ensuite son juste compagnon de toujours qui affiche sur un panneau à l’entrée de l’atelier « Ami des Juifs »…

Ce sempiternel couplet, comme dirait-on un passage obligé chez les romanciers (surtout ceux qui traitent de la Seconde guerre), m’a exaspérée. Cliché usé jusqu’à la corde, ressort romanesque pénible à force d’usage, ce refrain anti-nazi commence à me les briser menu. Comme s’il était désormais impossible d’écrire un roman sans en passer par là, pour montrer qu’on est un gentil et non un vilain nazi antisémite ou un gratte-papier rouge-brun.

Trop, c’est trop.

Dommage, car l’incroyable destinée de Michaelangelo Vitaliani, « Gulliver » débarqué tout jeune dans l’atelier d’un oncle patibulaire à Pietra d’Alba, méritait mieux que de se vautrer dans une énième démonstration politique grossière et consensuelle (en un seul mot).

 

Je me suis toutefois beaucoup attachée à ce Mimo, imparfait anti-héros qui, par son talent et ce qu’il est capable de « voir » et sentir dans un bloc de marbre, réussit à gravir tous les échelons et à se forger un destin légendaire.

– Je voulais te montrer qu’il n’y a pas de limites. Pas de haut ni de bas. Pas de grand ou de petit. Toute frontière est une invention. Qui comprend ça dérange forcément ceux qui les inventent, ces frontières, et encore plus ceux qui y croient, c’est à dire à peu près tout le monde. Je sais ce qu’on dit sur moi, au village. Je sais que ma propre famille me trouve étrange. Je m’en fiche. Tu sauras que tu es sur le bon chemin, Mimo, quand tout le monde te dira le contraire.

Le récit alterne les chapitres (mystérieux) qui traitent de la fin de la vie de Mimo, entouré de moines de « la Sacra », et le récit chronologique de sa vie, narré par le héros lui-même, à la première personne. L’écriture est gracieuse, fluide et agréable, ponctuée de belles touches de poésie qui confèrent au texte une belle dimension spirituelle (sans parler des passages qui traitent de la taille des statues).

Toute l’histoire tourne autour des « jumeaux cosmiques », le duo central formé par Mimo et Viola Orsini, hypermnésique fille d’une illustre famille locale, de laquelle le tailleur va s’éprendre dès l’adolescence et pour la vie.

Elle me sourit, un sourire qui dura trente ans, au coin duquel je me suspendis pour franchir bien des gouffres.

La jeune fille sort singulièrement du cadre aristocratique imposé par sa naissance en fréquentant ce petit artisan qu’elle retrouve le soir venu au cimetière pour l’entretenir de son projet de « vol fou », digne d’Icare (qui lui coûtera cher). Rapidement, les amis deviennent inséparables et la vie, destin ou hasard, se chargera de faire entrer Mimo par la grande porte de la villa Orsini. Autour d’eux gravite tout une galerie de personnages- les frères de Viola dont l’un à d’importantes ambitions cléricales, les fidèles acolytes et les traditionnels empêcheurs de tourner en rond et autres traîtres. Organisation classique des rôles, un peu comme dans un conte où l’on retrouve éléments perturbateurs mais aussi adjuvants, mystique et zestes de magie. J’ai aimé la richesse documentaire sur l’époque, la description belle et vivante des villes et les insertions (trop parcellaires) de latin.

Les Orsini étaient si riches que lorsque l’un d’eux éternuait, les domestiques subtilisaient son mouchoir pour en extraire la poussière d’or.

Rebondissements entre Rome, Florence et Pietra, dissection de la société d’alors, rencontres multiples, jalousies, intrigues et affaires de classe, catastrophes naturelles et accidents, petites histoires sur fond de grande Histoire (la montée progressive de Mussolini) composent ce roman gracieux, vif et original- si on oublie la dernière partie- qui emporte le lecteur dans un tourbillon d’événements de près de 600 pages.

J’ai pensé à « Aurevoir là-haut » de Lemaître, en mieux écrit. La rivalité entre les deux familles du coin, les Orsini et les Gambale, rappelle traditionnellement les Montaigut et Capulet de Shakespeare. « Une vie de spectre », de différence, de gêne et d’ombre de laquelle émergera pourtant un immense artiste révéré dont l’œuvre ultime (la Pieta Vitaliani) fascinera jusqu’au vertige, avec des conséquences que même les plus hauts dignitaires ne sauront expliquer.

J’aurais préféré que Jean-Baptiste Andrea aille plutôt sur le terrain catholique et mystique, plutôt que de nous servir cette indigeste soupe antifasciste, mais nous sommes en 2023 et l’édition française semble attendre que cette case soit systématiquement cochée. Condition sine qua non à la publication ? À en juger par les parutions récentes, on pourrait le penser.

– Qui veut d’une vie sans héroïsme ?
– Tous les héros, en général.

Que l’auteur dorme tranquille : son roman, élégant et bien construit, ne sort pas des sentiers battus idéologiques actuels et peut donc espérer rafler largement la mise des prix d’automne. (soupir)

« Imagine ton œuvre terminée qui prend vie. Que va-t-elle faire ? Tu dois imaginer ce qui se passera dans la seconde qui suit le moment que tu figes, et le suggérer. Une sculpture est une annonciation. »

 

 

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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