Le jardin voluptueux (2021) – Claire Fourier

Convergence des ruts

Ah! Robert! Chacun a droit, dans les marges de la vie responsable, à un domaine d’irresponsabilité somptueuse, à des temps de haute respiration, à une halte dans la course des jours. Ne laissons personne nous reprocher cette brèche dans le social et de larguer un moment les amarres du siècle pour ressentir une paix sous-marine. Vive les pauses revigorantes qui mordent sur le mol ordinaire et résonnent quand revient l’heure de se caler sur l’horloge de la vie courante.

La situation initiale est simple : la narratrice, femme de lettres d’un âge certain installée dans son « béguinage » breton, embauche un jardinier afin qu’il fasse de son terrain un eldorado de flore variée. Pendant 15 ans, ils se côtoient gentiment, elle lui voue une grande admiration, il apprécie sa compagnie. Elle prévient d’entrée avoir un faible pour « les travailleurs manuels [qui] l’attirent comme un aimant la limaille ». L’homme des arbres, quinqua doux et taiseux, impressionnant de sagesse et de force dans l’effort, la sidère, la fascine (et je pense au « fascinus » de Quignard) mais elle rassure : ce ne sera pas une énième histoire de fesses, ce roman n’a rien d’une banale affaire d’adultère.

Ce sera bien plus que ça en effet, et je confesse mon impuissance à rendre la splendeur et la richesse que j’ai puisées dans ces pages, je confesse mon humilité face à tant de génie inspiré autant que ma gratitude d’avoir reçu une telle claque littéraire.

Car il va bien y avoir une histoire hautement, fortement sensuelle, charnelle entre ces deux êtres esseulés qui vont s’aimer, et se le faire et se le dire. La première chose que j’ai aimée, c’est la saveur à la fois sacrée et païenne que Claire Fourier rend à l’acte d’amour. Elle en restitue la puissance et la beauté, la transcendance aussi. Une porte spirituelle s’ouvre durant l’amour physique qui est parfaitement exprimée et avec quel lyrisme incandescent ! Si rare ! Avec quelle crudité et en même temps quelle poésie la narratrice raconte ses ébats, n’oubliant rien des sucs et des humeurs, avec toujours une touche de drôlerie, d’ingéniosité, avec cette façon brillante de manipuler la langue (« on con-verge ») qui donne envie au lecteur envie d’en faire autant, de se jeter dans une passion brasillante avec un jeune Apollon qui connaît les arbres et les fleurs (et les femmes). Mais qui l’ignore.

Quel portrait elle fait de lui, avec quelle ferveur elle lui écrit des lettres, renversant ainsi les rôles habituellement impartis aux hommes et aux femmes. Elle m’a fait penser à Christiane Singer dans son texte sur Héloïse et Abélard, « Une passion ». Il y a quelque chose aussi d’allègrement blasphématoire chez Clarisse qui m’a semblé d’une grande fraîcheur. Sa voix invite le lecteur à oublier sa honte du corps et de l’intimité pour se jeter à cœur perdu dans une étreinte partagée qui donne un avant-goût de paradis.

L’ambivalence du désir fou, éperdu, est également bien rendue, et j’ai pensé à Duras dans Hiroshima mon amour (« Tu me tues tu me fais du bien ») quand Claire Fourier écrit « Cette faiblesse qui me vient par tout le corps quand je pense au tien ! Mon dieu, faites qu’elle s’arrête, mon dieu, faites qu’elle continue ! »)

Claire Fourier rend aussi sa juste et honorable place à l’admirable « l’Homo Faber », l’homme fort au corps sublime qui travaille la terre, la nourrit, la fait fructifier. C’est de cet homme-là (ici déifié, « christisé ») dont la femme et son corps sculpté pour l’accueillir, ont besoin. Pour qu’il lui infuse de sa puissance tellurique, pour qu’il la réconcilie et la ramène à l’évidence du corps-accords. A l’évidence de la beauté, sur laquelle « l’œil n’aime rien tant que se poser ».

Nous étions là dans le Jardin des origines, avons succombé à la tentation exquise, et chacun a rempli d’or les prunelles de l’autre.

L’écriture est là pour rembobiner les moments et en extraire la quintessence. Comme Annie Ernaux qui écrit qu’un moment n’est pleinement vécu que passé par l’écrit, Claire Fourier (dont la plume est mille fois plus inspirée que l’auteur de La Place) dit : « Écrire, c’est re-jouir. »
C’est s’amuser aussi des sous-entendus grivois et coquins qu’offre la langue française, superbement mise à l’honneur dans ce texte aux mille délices, tant sur le fond que sur la forme.

Il y a un grand mystère derrière la pudeur envoyée valser, et une impudeur qui respecte, quand souvent la pudeur n’est qu’un semblant de respect.

Dans sa quête de l’osmose idyllique du yin et du yang, Claire Fourier n’hésite pas non plus à appeler les choses par leur nom, rappelle que Baudelaire a dit que « l’homme était fait pour foutre, la femme pour être foutue », que la monogamie conjugale offre son lot de frustrations (« le trop connu n’est plus baisable »), qu’il faut célébrer et faire exulter ce corps et ce cœur qui ne demandent qu’à s’exalter.

J’ai particulièrement goûté les échos à Rabelais, à Ronsard, à tous les auteurs qui ont mis les (ré)jouissances du temps présent au cœur de leur réacteur spirituel, tout comme les échos à la mythologique celtique ou les accents bibliques.. Claire Fourier joue sur ce syncrétisme merveilleux, et avec quelle intelligence et quel brio.

Sens sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Face à tant de génie éclatant, je n’ai pu m’empêcher de me demander pourquoi Claire Fourier n’était pas aussi (voire plus) célèbre que sa consœur Ernaux, qui bénéficie d’une surexposition médiatique surprenante depuis 20 ans. Et puis j’ai compris ce qui lui vaut une certaine omerta : Claire Fourier fait, avec une virtuosité langagière sans pareille, l’apologie de l’amour traditionnel, hétérosexuel, du Masculin et du Féminin sacrés, glorifie leur formidable intimité complémentaire, fait de ce couple indépassable l’alpha et l’oméga de l’extase humaine.

On est loin des hommes prédateurs, violeurs, des zones grises, du contrat du consentement signé avant tout contact, de #MeToo, du « gender fluid » et autres « expressions de genre » qui les mélangent ad nauseam. Claire Fourier est politiquement incorrecte pour notre époque qui a oublié toute tradition, qui s’éloigne de plus en plus de la nature qu’elle rejette, qui ne supporte plus la spiritualité. Elle se revendique « phallophile » aux mains d’un homme « calliphage » qui lui offre le plus bouillant, divin, vibrant des « festins nus ».. Bien sûr, elle distingue « l’amour pivotal » et la « contrebande amoureuse » mais enjoint joyeusement à mettre à profit les « plaisirs et les jours » qui se présentent. Et s’il ne devait rester qu’un seul argument en faveur de ces a-corps sympho-niques, ce serait celui-ci :

La petite mort fait monter au ciel.

Non, la beauté et la grandeur de l’œuvre de Claire Fourier, c’est de remettre chaque sexe à la place qui lui revient, de rendre à César ce qui lui appartient, à l’homme la puissance pénétrante, à la femme la moelle accueillante. What else ? Je repense au titre d’un livre de Jacque de Bourbon-Busset, L’absolu vécu à deux : il y a entre Robert le jardinier et Clarisse l’écrivain quelque chose de cet ordre, qui impressionne, passionne, émeut.

Claire Fourier désire redonner ses lettres de noblesse (et y parvient) au coït en lui rendant sa dimension mystique première (les auteurs du Kama-Sutra l’avaient d’ailleurs bien compris). Elle saupoudre son récit de lettres-incendies adressées à « Robbie », et à sa gloire, mais aussi de petits haïkus que j’ai trouvés très réussis, permettant de ramasser la pensée, la sensation de l’instant présent. Pour la narratrice, faire l’amour est le plus court chemin vers Dieu :

l’étreinte c’est l’invisible qui surgit dans le visible grâce au toucher. Il n’est de plaisir qui ne soit religieux, et rien ne vaut que d’éprouver humainement la présence divine.

Lyrique, chaleureuse, drôle, enjouée, intense, passionnément vivante, inspirée, inspirante, cosmique, variée, inépuisable : telle est (l’écriture de) Claire Fourier, qui m’a aussi fait penser, dans ses éclats d’extase religieuse, à Pierre Jean Jouve et à son roman « Paulina 1880 ». Pour la hantise d’un corps ardemment désiré et qui manque, pour la faim érotique insatiable et obsédante, pour cette « unisson du cœur et du sexe », seuls vecteurs d’extase selon Anaïs Nin. Quand elle écrit « Nos souffles se sont tellement unis que séparée de toi, j’en manque », j’entends passer Éluard dans ses mots avec son inoubliable « J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres. » La narratrice pétrit joyeusement, et dans un même mouvement, la chair du corps et celle des mots, avec la même adoration, la même patience industrieuse, la même volonté de se placer au plus près, au plus juste de cette « passerelle entre ciel et terre ».

Comme quand j’ai lu les somptueux « Métro Ciel » et « Sémaphore en mer d’Iroise », combien de passages j’ai soulignés, combien de cœurs tracés dans la marge et de soupirs d’admiration face à un texte dont j’aurais rêvé d’accoucher et dans lequel je me suis tant reconnue, qui m’a tant parlé.

Quelle volupté, quelle élégante ode à la jouissance, quelle invitation à « cueillir les roses de la vie » ! Et au diable la culpabilité, le remords et la morale ! Elles n’ont aucune place ici, dans cette expérience érotico-mystico-poétique qui offre à l’humain un accès direct aux nuées.

Tu m’as offert, plus que la chance d’un haut vol, un apaisement de haute volée.

« Le jardin voluptueux », un livre qui donne envie de communier en commu-niquant, de se jeter au cou de la vie dans une sensuelle sarabande, dans une épiphanie extatique.

Il faut bien que j’écrive car tu me laisses sans voix.

Chef d’œuvre.

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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