L’Ensorcelée (1854) – Jules Barbey D’Aurevilly

La Rouge et le Noir

Homères cachés et collectifs, qui s’en vont semant leur légende dans l’esprit des foules ! Les générations qui se succèdent viennent pendant longtemps brouter ce cytise merveilleux d’une lèvre naïve et ravie, jusqu’à l’heure où la dernière feuille est emportée par la dernière mémoire, et où l’oubli s’empare à jamais de tout ce qui fut poétique et grand parmi les hommes.

Difficile de rendre compte d’un roman aussi foisonnant, aussi dense, aussi truffé de personnages, d’événements et d’histoires dans l’histoire que ce roman de Jules Barbey D’Aurevilly paru sous forme de feuilletons entre janvier et février 1852.

Le récit se déroule en Normandie, dans le Cotentin, au début du XIXème, alors que fument encore les braises des révoltes anti-républicaines qui commencèrent en Vendée quelques années plus tôt. Il est beaucoup question des « chouans », ces paysans rebelles qui prirent les armes face au nouveau régime pour défendre « Dieu et le Roi » et dont les acteurs sont pourchassés longtemps après. Le narrateur chemine dans une lande ténébreuse (l’atmosphère est splendidement rendue par la plume de Barbey) et finit par demander son chemin à un « herbager » de passage. Ce dernier va finalement faire route avec lui et, à la faveur d’un lugubre son de cloche nocturne en pleine forêt, va lui raconter l’incroyable et terrible histoire de l’abbé de la Croix-Jugan (le roman s’appelait d’ailleurs initialement « La messe de l’abbé de la Croix-Jugan »). C’est ainsi que l’auteur file une tradition orale immémoriale, ces récits plus ou moins traversés de patois normand et de légendes qui se passent de bouche en bouche dans les campagnes, appuyées par les « commères » qui ont toujours une oreille qui traîne et la langue bien pendue.

Le lecteur s’engouffre alors dans une histoire qui comprendra, en vrac : une tentative de suicide, un sauvetage in extremis, une atroce scène barbare, un mystérieux capuchon noir, un moine-soldat, un visage défiguré qui suscite toutes les « jaseries » possibles au village, une femme noble et mal mariée, une vieille confidente aux allures de sorcière à la vie passée dissolue, un envoûtement du corps et de l’âme, des bergers patibulaires capables de jeter des sorts, un mari vengeur, un miroir magique, une mystérieuse noyade, une chapelle abandonnée aux étranges apparitions et un assassinat retentissant devant des fidèles bouche bée.

C’étaient ses pistolets de Chouan. Sur leur canon rayé, il y avait une croix ancrée de fleurs de lys qui disait que le Chouan se battait pour le Sauveur, son Dieu, et son seigneur le roi de France.

Barbey d’Aurevilly mêle le meurtre, la vengeance, le fantastique, l’occulte, le folklore, le catholicisme, le crime passionnel et l’arrière-plan historique avec un art de conteur extraordinaire qui captive de bout en bout. Les personnages sont tous incroyablement caractérisés- en particulière la vieille Clotte, amie de la pauvre « Jeanne de Feuardent » et la première à comprendre son « ensorcellement ». Barbey d’Aurevilly a l’originalité de traiter la passion sous l’angle initial de l’emprise corporelle et non sentimentale. Jeanne brûle, littéralement : le rouge qui lui monte aux joues sans plus jamais la quitter depuis les vêpres où elle rencontre l’abbé, en disent long sur les manifestations « organiques » de la passion.

L’écrivain a également l’intelligence romanesque de laisser planer des zones d’ombre, de ne pas fournir toutes les clefs de sa mystérieuse histoire. Génie aussi de certaines scènes que je n’oublierai pas de sitôt : le martyr de l’abbé dans la cabane sous la main cruelle des « Bleus », le pâtre qui boit avidement l’eau souillée par la noyade tel un démon humain, la balle de plomb venue de nulle part en pleine messe…

Un texte admirable qui brasse une kyrielle de sujets fascinants, et notamment celui (éternel !) de la passion vouée à un homme d’église aux volontés impénétrables, qui m’a aussi rappelé « La Belle et la Bête » pour ce visage atroce et pourtant adoré par une femme qu’il perdra..

Tout simplement sublime.

Rien, à ce moment, dans les campagnes toujours si tranquilles d’ailleurs, n’empêchait d’entendre les sons poignants de lenteur et brisés de silence qui finissent par un tintement suprême et grêle comme le dernier soupir de la vie au bord de l’éternité. Le matin, gris avant d’être rose, commençait de s’emplir des premiers rayons d’or de la journée et retenait encore quelque chose du calme sonore et vibrant des nuits.

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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