La complainte du matelas (ou l’amour blessé, toujours blessé) (2026) – Claire Fourier

Clair(e) de femme

Nous sommes les sentiments que nous suscitons. Je suis l’amour que je donne.
Il n’a pas été un seul livre de Claire Fourier que je n’aie immensément aimé. J’aime sa voix dans tous ses registres, récits historiques compris, mais ma prédilection va au genre où elle est passée maîtresse, celui du journal hybride, confessions composites, lyriques et drôles, entrecoupées de citations venues de partout, de réflexions éparses. On sent sourdre partout un amour immense de l’Autre, ce prochain qu’on adore ou abhorre selon les heures :
J’aime lire dans les yeux de mes interlocuteurs la certitude que je ne leur ferai pas de mal. Cela m’oblige.
Ses thèmes ? L’amour, le désir, Dieu, le sens de la vie, que des choses qui parlent à tout le monde, n’est-ce pas ? Des choses qu’on a lues partout ? Que nenni, car c’est bien la voix de Claire Fourier qui m’est chère et qui ne peut que toucher tout lecteur sensible en plein coeur. Par son tiraillement thématique permanent entre « ciel et chair », par ses invocations et questionnements mystiques, elle me rappelle furieusement une autre grande dame des lettres, Christiane Singer. Avec chez Claire Fourier, un talent pour la tournure sobre et simplement belle qui fait du bien au lecteur qui soudain voit formulé avec clarté et éclat ce qui n’était que sourdement amalgamé en lui-même :
Tu es la récompense de tous mes efforts sur moi-même. (…) Le véritable amour : être en sécurité avec quelqu’un.
J’aime aussi les racines bretonnes, le côté dévot, l’humour de Claire Fourier, qui doit son pseudonyme au scientifique Charles Fourier, qui théorisa le principe de « l’attraction passionnée »… Tout un programme pour cette femme qui s’est fait connaître à la fin des années 90 par un bref et intense roman érotico-poétique, « Métro Ciel », récit d’une rencontre souterraine fulgurante entre un homme et une femme. J’apprécie aussi tout particulièrement ses remarques sur le processus créatif et singulièrement sur l’écriture, geste mystérieux par excellence :
On n’écrit pas pour dire des choses neuves (il n’y en a pas) mais pour apporter un éclairage neuf sur des choses anciennes. (…)
On écrit moins comme on vit que l’on ne vit comme on écrit. Prendre garde à ce qu’on écrit. On n’écrit jamais assez haut.
Ce qui est agréable chez Claire Fourier, c’est qu’elle n’a rien de woke, de progressiste, au sens péjoratif qu’on peut lui donner (mais en a-t-il seulement un autre ?) : elle défend la Femme et son pouvoir éternel et sacré, singulier, qui ne se mélange pas à celui du mâle mais le complète avec grâce. Chez elle, la Femme sait s’abandonner, être douce ou sauvage, aime faire l’amour et chéris les hommes forts, virils, ceux du jardin ou du bâtiment, aspire autant à être prise d’extase religieuse que sensuelle.
Dans « La complainte du matelas » (à nouveau publié dans les belles éditions Tinbad), la narratrice part d’une réflexion inspirée d’un matelas abandonné en pleine rue pour nous ouvrir les pages de son journal intime, fait de brefs dialogues percutants et de tant et tant de fulgurances et traits de génie que c’en est aussi incalculable que prodigieux. Les remarques et les réflexions de Claire sont toutes enlevées, acidulées, brillantes, amusantes, délicates, elle affectionne les jeux de mots et jongle avec les sons et les associations, inlassablement. Ce qui en fait une véritable poétesse, et si moderne dans sa façon de se présenter au monde !
On pourrait penser que l’exercice du journal intime est forcément nombriliste mais dans son cas, il est entièrement tourné vers sa compréhension du prochain et du monde qui l’entoure, autant que des arcanes du destin, de nos déchirements d’êtres de chair quêtant transcendance.
Femme libre au Verbe à l’avenant, Femme solaire qui rayonne, radieuse, dans chacune de ses pages, Claire est à la fois pour moi une intarissable source d’inspiration autant qu’une ligne indépassable, tant tout chez elle fuse avec une verve, une intelligence et une sensibilité que je ne pourrais jamais rêver égaler, qui m’est un de ces horizons indépassables. Voisinent entre ces pages les plus grands noms, comme autant de vigies, de figures tutélaires – Melville, Céline, Proust, Heidegger, Nietzsche… L’amateur de citations méconnues en aura pour son compte !
Ah, quel oxygène que l’intelligence !
Pour celle qui écrit que le véritable penseur « se reconnaît à ce qu’il a l’oreille fine », nous pouvons lui garantir qu’elle appartient, de source sûre, à cette noble engeance qui donne envie de réfléchir et de vivre pleinement.
(Encore un grand texte, à feuilleter encore et encore, au gré des innombrables surlignages….)

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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