La fuite du temps (2014) – Lianke Yan

Les gorges de la mort

Rarement un livre m’aura davantage déprimée que celui-ci, qui ne parle que de mort, commence, poursuit et finit par là, quel que soit le bout par lequel on le prend. La quatrième est menteuse : partout, tout le temps, à chaque chapitre, la désolation, l’échec, la famine, les sacrifices atroces des femmes, des enfants, des maris. Jeunes, moins jeunes, très jeunes, parents, enfants, tout le monde y passe.

Le roman s’ouvre sur une scène déjà ahurissante en soi : des jeunes du village vont prendre des mesures pour de futures tombes. D’entrée, l’ambiance est posée, les jeunes sont avides de creuser, pour eux comme pour les leurs, les fosses les plus confortablement vastes qui soient. Cela semble leur objectif de vie, ce trou de la mort. L’écriture est certes colorée, picturale, poétique, faisant la part belle aux correspondances et aux synesthésies, cela ne diminue en rien la morbidité du scénario qui est le suivant : dans un village chinois reculé dans la montagne, seules 3 familles constituent la population- d’où le nom de « village des 3 patronymes. » Invariablement les habitants meurent avant 40 ans, certains dès l’adolescence. Aucun ne dépasse la quarantaine en raison d’un mal étrange, celui de la « gorge obstruée », qui les tue en quelques mois (voire jours !) dès les premiers symptômes.

Les chefs du village qui se succèdent (dont l’actuel Sima Lan) cherchent tous une explication et une solution à ce mal terrible. Au début du texte (qui est en fait la fin de l’histoire puisque la narration progresse à rebours), la population peut espérer voir le bout du tunnel maintenant que l’eau du canal va enfin leur parvenir, après plus de 15 ans à creuser et à se tuer à la tâche (littéralement) pour les hommes du village. Hélas, à l’enthousiasme extravagant qui salue l’arrivée de cette eau (prétendument) saine, censée régler les problèmes de santé des habitants, va bientôt succéder une désillusion cruelle et un nouvel épisode mortel. D’entrée, nous savons que les sacrifices immenses qui ont été consentis se soldent par un échec cuisant.

Le roman revient ensuite sur ses pas, en faisant peu à peu rajeunir les protagonistes du départ que l’on suit de génération en génération, avec toujours le dénominateur commun de la recherche d’une issue à ce mystérieux problème de gorge qui les poursuit. Nous les découvrons au moment de se mobiliser pour construire le canal, rassemblant les outils (et l’argent !) nécessaires à cette folle entreprise. Nous découvrons la principal source financière des habitants : celle de la vente de leur propre peau à l’hôpital de la ville voisine afin qu’elle soit utilisée pour des greffes de grands brûlés. Les villageois mettent donc « skin in the game » pour tenter de s’en sortir, se mutilant jusqu’à ce qu’il ne leur reste plus de peau sur les cuisses, que celles-ci ne soient plus qu’une vaste cicatrice. Les femmes, quant à elles, sont contraintes de faire « commerce de chair » en se prostituant. Les enfants assistent de loin en loin à ces affreux usages, qui nient l’individu au profit du collectif. Les habitants rassemblent donc l’argent nécessaire pour mener à bien le projet du canal, bon an mal an, bon gré mal gré. Que le lecteur ait conscience d’entrée que tous ces atroces sacrifices n’ont mené à rien rend la lecture d’autant plus éprouvante.

Avant l’idée du canal, il y avait eu celle des champs de colza : les habitants s’étaient persuadés, en voyant un vieillard d’un village voisin, que le problème de leur longévité venait de la non-diversité des cultures locales. Ils se mettent donc d’arrache-pied au colza mais font vite face à une invasion (vraiment biblique) de sauterelles. Plusieurs épisodes de famine auront lieu au fil du livre dont l’un, particulièrement monstrueux, mettra les parents face à un inimaginable dilemme, tranché par le chef du village. On verra les habitants manger des galettes de terre, de la chair de corbeau, charognards venus dévorer les cadavres de ceux qui n’auront pas survécu, on devine même des séquences de cannibalisme…

Insoutenable, je vous ai dit.

Au milieu de ce marasme, il y a bien l’attachement très ancien qui lie Sima Lan et la belle Lan Sishi, et les promesses nouées entre eux dès le plus jeune âge. Il y a des formules prophétiques qui se réaliseront et qui illustreront le caractère performatif de la langue. Mais ce qu’on retient de cette lecture, qui en plus semble autobiographique, c’est l’incroyable misère de ce village que n’épargnent aucune souffrance, aucune misère. L’écriture de Yan Lianke a beau être proche de celle de Marguerite Yourcenar (le roman m’ayant rappelé les « Nouvelles orientales ») cela ne suffit pas à rehausser la profonde noirceur de l’ensemble. Un livre témoignage  historique qui revient sur la gigantesque famine qui toucha la Chine et tua des millions de gens dans les années 50.

J’ai refermé avec un immense soulagement ce texte tragique à tous points de vue malgré la beauté de sa traduction et du regard de l’auteur.

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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