L’Astrée (1607) – Honoré d’Urfé

Difficile voire impossible de résumer une telle œuvre, dont je n’ai d’ailleurs lu que le premier livre (700 pages tout de même) mais qui en compte 5 en tout (pas encore tous édités).

Il n’est qu’à voir dans quel regret je quitte ce texte ébouriffant, époustouflant, véritable tour de force d’érudition, de sensibilité et de beauté.

Publié sur plusieurs années (car l’auteur partageait sa carrière entre les lettres et les armes), incroyable aventure éditoriale et littéraire, « L’Astrée » d’Honoré d’Urfé, publié au début du XVIIème siècle, a longtemps été considéré par la postérité comme « le roman des romans » car il condense et agrège un nombre ahurissant d’héritages littéraires.

À la fois roman de chevalerie, roman courtois, poésie (on y retrouve nombre de stances, madrigaux et autres sonnets « pétrarquisants »), épistolaire, comédie, farce, philosophie, « disputatio », burlesque, drame, tragédie, sources antiques, romaines, gauloises, chrétiennes, païennes.. Le lecteur passe en lisant par mille états d’âme au gré de ses rencontres avec les dizaines de personnages qui composent cette œuvre hors normes qui a immensément influencé les artistes qui ont suivi.

Réflexions infinies sur l’amour, la vertu, la raison, l’honneur, le devoir, le courage, la solitude, l’abandon, lettres d’amour ou de désespoir, déguisements, cachettes, scènes de stratégies amoureuses (véritables guerres de position !), rivalités, tromperies… « L’Astrée », c’est vraiment « les Feux de l’amour » version pastorale, mais en quelle langue et avec quel style… Que de subjonctifs imparfaits et autres structures sublimes propres à l’ancien français, qui donnent à ces pages une saveur éblouissante d’une élégance inégalée.

De toutes les amitiez il n’y en a point, à ce que j’ay ouï dire, qui puissent être plus affectionnées que celles qui naissent avec l’enfance, parce que la coustume que ce jeune âge prend, va peu à peu se changeant en nature.

En général, le schéma est le suivant : des personnages se promènent en groupe durant la pâture de leurs moutons et discutent. Ils croisent un(e) inconnu(e) qui, pour mériter sa présence parmi eux, va devoir leur raconter son histoire. Ainsi donc nous découvrons une profusion d’épisodes de vie, narrés soit par l’intéressé(e) soit par un tiers.

Les récits sont entrecoupés de poèmes, stances, madrigaux, élégies, ce qui offre une très grande variété de genres littéraires et de voix. J’ai également particulièrement goûté les « énoncés sentencieux » insérés dans les prises de parole des personnages qui donnent une belle hauteur de vues et en déployant quelques vérités absolues. Le texte est surtout l’occasion d’infinies déclarations d’amour qui rappellent vraiment la fin’amor courtoise et son sens de l’abnégation. Chacun rivalise de lyrisme pour exprimer ses sentiments de la plus vibrante des manières. Ainsi des mots que Lindamor adresse à Galathée :

Je suis resolu quelle que vous puissiez être, de vous servir, de vous aimer et de vous adorer & en cela ne croyez point que le devoir en soit la cause (…) vos mérites, vos perfections, ou pour mieux dire mon destin me donne à vous & j’y consents, car je reconnais que tout homme qui vit sans vous aimer ne mérite le nom d’homme.

« L’Astrée » nous raconte en vérité la valse des amours et son jeu de chaises musicales, sur fond de Gaule qui résonne de guerres et autres invasions « barbares » et vit encore à l’âge païen, sous le règne de mille dieux et superstitions mystérieuses et magiques..

Un véritable ravissement de lecture, qui ne peut qu’enchanter les sensibles amoureux de la langue… Et les amoureux tout court !

 

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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