N’oublie pas les oiseaux (2014) – Murielle Magellan

La chair intime de l’amour et du désir

C’est l’histoire d’une femme amoureuse.

Une femme qui, au début de cette autobiographie, est une jeune fille de 17 ans qui prend des cours de chanson et se prend d’amour pour son professeur, un saltimbanque fascinant de 25 ans son aîné.

Un homme slave aux allures de Don Juan qui met toutes les minettes dans son lit. Un collectionneur de cœurs, un papillonneur charnel, qui traîne derrière lui un parfum de désir et de soufre. En même temps, il hypnotise par son talent, sa détermination, sa lumière et sa philosophie. C’est un charmeur-né, charismatique, dont l’aura irrésistible déchaîne les passions.

Murielle, jeune fille douée mais timorée, peu rompue aux stratégies de la séduction, ne croit pas en ses chances de faire chavirer celui qu’elle suivra de loin pendant des années, noircissant des pages et des pages de ses journaux intimes, dont le livre nous offre de nombreux – et troublants, prémonitoires – extraits.

On y lit son engouement durable pour cet homme qui semblait lire en elle comme dans un livre ouvert. Qui parvenait à déceler ses secrets. Un homme indélébile, inoubliable – rare.

Je le cherchais lui dans les hommes à aimer.

Il conservera une place privilégiée dans son jeune cœur, jusqu’à ce qu’ils se recroisent, des années plus tard, et que le miracle ait lieu : le Russe en fait son élue. Il la choisit, la gâte, l’installe dans une maison de campagne, l’inonde de divins mots doux : on croirait le temps du bonheur définitivement advenu, à jamais leur.

Apogée de l’allégresse, cet homme inconstant, drogué au sentiment amoureux et à sa perpétuelle nouveauté, qui semblait fuir l’investissement, décide de lui faire un enfant. Un petit Samuel naîtra de leur union. Vécurent-ils donc heureux et eurent-ils (encore) beaucoup d’enfants ? La vie, malheureusement, n’a rien du conte de fées. Elle est acide, tragique et désolante par instants, ne laisse souvent pas de décevoir, d’attrister, d’accabler.

Le couple prétendument solide s’effrite – les rêves de Murielle avec. L’homme se voit rattrapé par des démons plus forts que lui, des amourettes auxquelles il ne peut résister et qu’il dévoile à sa compagne, la mère de son fils, lui demandant sans cesse de nouveaux délais pour vivre ses histoires nouvelles et tenter d’y mettre un terme.

Goutte d’eau qui fait déborder le cœur aimant et trompé. Elle le quitte, non sans désespoir, non sans un affreux sentiment de gâchis face à cet amour qui méritait tellement mieux que cette fin-là. Rancœur, rancune, ressentiment, colère – autant de composantes de l’amour déçu, magnifiquement exprimées par Murielle Magellan dont la plume vivante, vibrante, lyrique, sensuelle, à la fois orale et littéraire m’a absolument séduite.

Le désir est un territoire si fragile, si mouvant. Il faut de la rondeur et de la douceur pour dire qu’on désire, qu’on ne désire pas, qu’on ne désire plus. Il faut du creux et de l’espace vide. De la ruse et de la bonté. Et quand le désir est sûr, alors du cru, du cœur, de l’opaque et du jeu.

S’appuyant sur ses cahiers – précisément datés – la narratrice raconte également son/leur quotidien dans le monde du spectacle et nous découvrons avec intérêt l’univers coloré et virevoltant (même si parfois précaire) des scénaristes, des metteurs en scène de théâtre, des intermittents.

Que de points d’exclamation dans ce livre qui nous ouvre le cœur de cette femme, qui nous donne les clefs de son histoire d’amour hors du commun !

Le récit prend, dans sa dernière partie, une tonalité tragique : l’homme slave est malade, s’accroche, rechute. C’est l’hôpital et les derniers instants d’une vie bien remplie, engloutie jusqu’à la lie dans toutes ses virtualités de désir, d’amour, de chair et de chamades sentimentales. De cigarettes aussi, de jeu et d’ambitions professionnelles sans bornes.

Un homme qui quitte la vie le sourire au visage, avec ses deux femmes à son chevet, les dernières aimées : sa compagne du moment, et la mère de son fils, l’auteur de ce livre. Son seul vrai grand, immense amour.

Avec son titre si poétique (et cette couverture !), son histoire poignante, N’oublie pas les oiseaux m’a tiré des larmes. Des larmes de tendresse, des larmes ensoleillées face à tant d’intimité livrée – et pourtant tant d’universalité conquise. Et transmise, et reçue. De plein fouet, en plein cœur.

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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