Le Journal d’une femme de chambre (1900) – Octave Mirbeau

La servante éclairante

Déjà, dans la préface, on sent venir toute l’incroyable modernité du texte d’Octave Mirbeau. Dans sa dénonciation de la misère, d’une caste tout-puissante, d’une presse soumise à leurs intérêts : on croirait ce constat rédigé hier. J’étais une fois aussi tombée sur quelques lignes de Mirbeau dans lesquelles il parlait de l’état d’obésité de l’édition d’alors, de cette manie si française qu’ont les gens de se piquer d’écriture, partout, tout le temps, des bureaux des éditeurs croulant sous les projets littéraires… Quelle actualité, avais-je pensé.

Je possède « Le journal d’une femme de chambre  » depuis mai 2006, l’ouvrage aura donc végété sur mes étagères pendant 20 ans avant que je ne daigne enfin l’ouvrir et le lire. Je dois cette envie de le découvrir enfin à l’écrivain Adeline Dieudonné qui en a parlé récemment dans une vidéo sur Instagram, disant que ce texte l’avait immensément marquée.

Après avoir refermé ce « vrai-faux » journal : comme je la comprends ! On pourrait d’ailleurs mesurer le plaisir que l’on prend à une lecture à son amertume à aborder aux dernières pages, à son envie de demeurer dans l’histoire qui nous est contée.

C’est le cas pour celle de Célestine, narrée à la première personne du singulier, et qui nous plonge dans l’univers de la domesticité (du « servage », selon ses mots) à la fin du XIXème siècle. Le style employé par Mirbeau, admirable, qui m’a parfois fait penser aux accents de Maupassant par l’éclatante simplicité de ses fulgurances, n’est pas étranger à l’attrait que présente ce texte à la fois délicieux et cruel.

Nous y rencontrons donc cette jeune femme pauvre, qui va de place en place, à la recherche de familles désireuses d’accueillir ses services. Son quotidien nous est minutieusement, scrupuleusement raconté par ses soins, avec une ironie et un esprit mordants qui rendent la scriptrice très attachante. Elle dit le côté glauque de bien des missions, l’ennui qui guette, la folie des maîtres, leur perversité, leur monstrueux mépris de classe, leur radinerie, elle lève le voile sur les mille et une misères morales de la bourgeoisie, tout ce que cachent de beaux intérieurs et des apparences de richesse et de puissance.. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas reluisant, que « tout ce qui brille n’est pas d’or »…

Pour autant, point de manichéisme ici, les domestiques ne sont pas épargnés par l’œil acerbe de Célestine qui les étrille également pour leur soumission, leur goût des cancans, leurs différents vices invétérés, leur roublardise, leur rustrerie.. Il faut lire la description de sa rencontre avec l’énorme Rose ou avec l’épicière Mme Gouin qui tient salon dans son arrière-boutique et colporte tous les ragots des alentours. Le lecteur d’aujourd’hui pourra s’étonner (voire s’offusquer) de la franchise crue avec laquelle la bonne dépeint physiquement ses camarades, dont elle n’hésite pas, sans le moindre fard, à exprimer la laideur, la grosseur, la lourdeur.

Elle se fait également le porte-voix de certains autres, et insère des histoires dans l’histoire : certaines viennent de ses expériences passées (comme son histoire avec le jeune tuberculeux- dont un détail m’a révulsée, quand elle avale son glaire ensanglanté ; son passage auprès de son collègue William ou sa relation avec sa « plaçeuse » et ses recrutements fort discutables – comme celui de cette pauvre Jeanne dont la laideur est tant de fois relevée durant l’entretien), d’autres sont des histoires qu’on lui a racontées… Celle de ce couple cherchant contrat, la femme est enceinte mais le cache, la riche mère de famille est intransigeante : les pauvres ne doivent pas avoir d’enfants, zéro étrennes, interdiction de vendre le surplus de légumes, mieux vaut encore les jeter… L’absurdité et la cruauté de certaines situations sont un véritable crève-coeur à lire, et l’on est écœuré de ce que les pauvres doivent accepter, digérer comme humiliations pour gagner trois sous cinquante..

La narration est extrêmement fluide, prenante, pleine d’intelligence et de vivacité, j’ai pris un plaisir fou à regarder avec Célestine à travers le trou de la serrure. Heureuse aussi que le roman se termine bien, même si l’attirance du personnage pour cet affreux Joseph est tout bonnement incompréhensible. Mais c’est justement le génie de Mirbeau de nous présenter un personnage principal à la fois bon ET ambigu, bizarre par certains côtés, poussé par des vices et en même temps sensible, lyrique, mu par un idéal de justice et de bonheur  … Ma question demeure : comment diable peut-on avoir envie d’un homme qu’on soupçonne d’être un meurtrier, un violeur d’enfant ? Voilà qui m’a laissée pantoise.. (et puis j’ai pensé à tous les fans clubs de serial killers qui existent, hélas… Éros et Thanatos).

Les récits sont ponctués de jolies descriptions poétiques, Célestine a toujours un regard pour le paysage qui l’entoure et cela adoucit grandement la douleur de certains moments.

Enfin, ce « Journal » nous offre une page d’Histoire de l’époque, nous sommes en pleine affaire Dreyfus, il y a encore des monarchistes dans ce pays et bien des patriotes, on lit des journaux engagés et plus ou moins recommandables, bref, ce roman est aussi un documentaire historique fort riche, où sont souvent évoqués des personnages célèbres.

En résumé, un texte grandiose au style virtuose, à la fois parfaitement ancré dans son temps et pourtant, dans ses constats socio-politiques, toujours d’une actualité brûlante… Saisissant.

Qui suis-je ? Voilà une question difficile à répondre.



Je suis une femme, une mère, une Française, une fille, une amoureuse, une attachée de presse freelance et aussi (et peut-être surtout) : je suis une lectrice. Les livres ont fait bien plus que m’accompagner, me tenir compagnie, bien plus que me sauver du désespoir. Ils m’ont façonnée, ils ont sculpté ma sensibilité, mon âme, ma culture. Ils m’ont faite telle que je suis, je suis le résultat vivant de mes lectures. Ils m’ont tout appris de la vie, de l’amour, des cahots du destin, du courage qu’il faut pour exister. Je pourrais vivre sans écrire, mais je ne pourrais pas vivre sans lire, j’appellerais ça vivre à moitié.

A l’époque difficile, tendance totalitaire, qui est la nôtre, les pages sont plus que jamais indispensables. En 1920 déjà, l’écrivain André Suarès prophétisait que le livre serait « le dernier refuge de l’homme libre » : une affirmation plus que jamais d’actualité.

Et que je compte bien défendre.

Anaïs Lefaucheux
Critique & conseillère littéraire

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